Alain Gautré, l’homme qui murmurait à l’oreille des clowns

Alain Gautré est un comédien, clown et marionnettiste français, élève puis professeur chez Jacques Lecoq.

Cet entretien, en forme d’hommage a été publié en 2018 par Arts en scène (George Bourdais)

Les Nez’vrosés vous propose ci-dessous la reprise de quelques éléments de l’homme qui murmurait à l’oreille des clowns.

Comment avez-vous rencontré le clown ?

Jacques lecoq a réinventé en 1962 la notion de recherche de son propre clown alors qu’elle n’existait pas au cirque donc il a fait une rupture historique.

Comment on devient Clown ?

Pour de grands clowns comme Zavatta ou Annie Fratellini :  » On ne devient pas clown, on l’est ! « .

Mais on apprend à être clown surtout devant le public, pas seulement devant un public de stage. Après, on peut travailler sur le personnage, on peut travailler sur certaines lois et puis on les applique. Mais si on ne va jamais devant le public, on n’est pas clown.

Être clown, c’est réussir à échouer, échouer sa réussite et réussir son échec. Pour moi un clown est forcément lié à la notion d’exploit. C’est à dire qu’il faut être acrobate ou musicien. Il faut il savoir faire des choses sinon ce sont des comédiens qui se mettent un nez qui font le clown et puis c’est comme ça qu’on dit « que « clown de théâtre ».

Pour moi, il y a six métiers en un : Il faut être un bon acteur, un bon auteur, un bon metteur en scène, un bon acrobate, un bon musicien et un bon mime sinon c’est un acteur qui fait le clown.

C’est un art majeur qui possèdent des arcanes dont il est très difficile de parler d’ailleurs à vis des non initiés. En fait les clowns, c’est une société secrète !

Bouffon

Le clown shakespearien à avoir avec le bouffon au sens lecoquien du terme.
Nous rions du clown et le bouffon rit de nous !
Le bouffon, c’est celui qui se moque. Il ya une sorte de triangulation dans le travail du bouffon entre l’enfance, la folie et la moquerie.

Auguste

Un vieux Clown Blanc qui s’appelle Caroli disait avec une immense tristesse, alors qu’on était quand même dans les années 80 et que la différenciation entre l’Auguste et le clown elles datent de 1880, c’est-à-dire plus d’un siècle : « c’est injuste qu’on appelle l’Auguste, le clown. C’est nous les clowns ! « 

L’Auguste est apparue en 1880. Il y a un mythe là-dessus. Il est apparu dans un cirque en Allemagne, il y a un type qui se serait appelée Auguste qui serait rentré ivre sur la piste. Était-ce un spectateur, un garçon de piste ? Était-ce prévu ou non ? En tout cas la mythologie a pris très vite le relais et l’Auguste est celui qui a le nez rouge ce qui signifie d’ailleurs qu’il est proche de la dionysie, de l’ivrognerie. Alors que le clown qu’on a appelé plus tard le Clown Blanc, il est plus vertical, il est plus céleste. C’est une sorte de bouffon grimaçant et surtout acrobate et mime.

Il y a eu des grands Clowns Blancs dans l’histoire du cirque. Ils faisaient des choses que les Auguste ont fait plus tard. L’Auguste a finalement pris sa place.

L’Auguste c’est celui qui a le nez rouge. Le clown, c’est celui qui est en blanc.

En fait on est tous en train de travailler l’auguste. Plus personne ne travaille le clown.

Burlesque

Le burlesque est un langage. Le burlesque et le clown sont cousins c’est-à-dire que le burlesque, c’est une sorte de folie organisée.

Hellzapoppin est le film le plus burlesque : les deux protagonistes n’ont absolument aucune importance. C’est la mécanique qui fait le travail donc c’est un travail sur la mécanique de précision.
Pour moi, Chaplin, Laurel et Hardy, Harold Lloyd, Buster Keaton, tous ces gens-là sont des clowns qui font du burlesque. Ils ont la caractéristique des clowns : ils ont un personnage, ils ont une définition, ils ont une corporalité, ils ont des rituels, des routines qui leur appartiennent, ils sont signifiants c’est-à-dire qu’à l’écran, ils apparaissent et ils sont là.

Laurel et Hardy, leur gimmick, leur complicité de couple est formidable. Elle est basée sur les lois du burlesque, du temps, du contretemps, des appels, des refus. Le travail sur la musique chez Laurel et Hardy est un travail de burlesque mais ce sont deux clowns.

Donc le burlesque, c’est un langage en fait. Le clown, c’est un personnage

Floraison

c’est un mot d’un théoricien du théâtre nô dans un livre qui a été créée au 12e siècle. Il parle de l’art de la floraison dans le jeu de l’acteur. Et c’est une image qui me semble extrêmement pertinente dans le travail du clown.

C’est la manière dont on pointe une émotion à l’intérieur et qui se répand. Il y a une autre image qui est celle du caillou qu’on jette dans l’eau qui fait des cercles concentriques.

C’est-à-dire qu’il ne faut pas briser l’unité et la beauté de cette fleur qui s’épanouit mais il faut l’accompagner, il faut la respecter la laisser croître en soi jusqu’à ce qu’elle devienne expressive.

Différé

Tout n’est jamais qu’une question de promesses dramatique, c’est-à-dire c’est promettre quelque chose au public et le différé, c’est juste lui créer du suspense pour l’exciter encore plus en attendant la réponse et trouvé le moment juste pour donner la bonne réponse dramatique.

Dans le clown, le différé est fondamental : Si par exemple, je vais pour boire une tasse, ça commence là, c’est-à-dire que je ne la bois pas puisqu’on sait qu’une des lois fondamentales du clown, c’est que pour aller du point A au point B, la ligne droite est le pire des chemins. Donc il ne faut jamais faire ce qu’on attend.

L’art du clown ce n’est pas simplement l’art du jeu c’est l’art de l’écriture. Il faut créer des obstacles perpétuels de manière à ce que le personnage, dans ce cas présent le clown, soit détourné de son objectif ou qu’il mette beaucoup de temps, beaucoup de difficultés à l’accomplir donc le différé.

Le différé c’est simplement de vouloir boire ma tasse de café puis de penser à autre chose (obstacle interne) ou un incident (obstacle externe comme quelqu’un d’autre qui entre). Le but, le différé, c’est de ne pas boire la tasse et la boire au bon moment donc je diffère le moment où je vais la boire.

Double Take

C’est un vieux truc, c’est un truc de music-hall. C’est un contretemps en fait.

Le double take, ça fait partie de la valise des clowns. Ça fait partie du vocabulaire, c’est quelque chose qu’on ressort comme on sort le vieux truc du chapeau dans lequel on bute en essayant de le ramasser.

Il y a quand même un vieux fond de soupe qu’il faut respecter parce que des gens ont trouvé ça avant nous.

Le clown est profondément basé sur le contretemps puisque c’est accidentel tout le temps donc entre ce que je veux et ce que je ne veux, ce que je perçois et ce que je réalise, il y a beaucoup de contretemps : Je vais m’asseoir sur une chaise, j’ai un doute. Est ce qu’elle est toujours là ? Oui elle est là. Je vais m’asseoir sauf que pendant le moment où je me retourne, on me la retire et peut-être que le clown peut être malin, à contretemps, etc.

Ce qui est important, c’est de comprendre la notion de contretemps, elle est fondamentale.

Gourmandise

On pourrait appeler ça l’enthousiasme aussi. Je ne vois pas comment on peut faire du clown si à un moment donné, on n’a pas la gourmandise de provoquer quelque chose chez le spectateur.

Faire rire c’est un art. Ne jamais oublier que le clown, c’est d’abord faire rire. Après, il y a la poésie mais la poésie c’est un bonus.

On a vu des tas de clown poéTIC, poéTOC !

Clown-samouraï

Le clown est un samouraï dans le sens où il met sa vie en danger.

Être face au public, c’est prendre les plus grands risques : Vivre l’instant présent de manière si forte qu’on n’a pas d’échappatoire.

On ne peut pas avoir de doutes quand on joue, quand on est clown, parce que si on a des doutes ça abime, le doute abime. Ou alors on meurt de doute au fond, mais on ne le montre pas, on agit.

On agit. C’est un métier actant. Jouer, acteurs, acter et actant. Voilà c’est l’acteur suprême.

En même temps c’est un auteur. Si on improvise, on écrit, on joue en direct, en même temps. Il faut apprendre à écrire et à jouer en même temps.

On peut parler de samouraï parce que c’est vachement difficile tout ça !

Séquençage

Ça se réfère aux lois de l’écriture dramatique, c’est aristotélicien comme concept.
C’est-à-dire qu’on va de séquence en séquence dans la progression d’un récit : on a un protagoniste qui peut être l’Auguste et à un moment donné, il lui arrive des bricoles, il lui arrive des choses et donc il faut faire monter la sauce, il faut aller crescendo pour que ce soit de pire en pire.

Pour ça, il faut des points, des noeuds dramatiques, des points d’appui qui permettent de passer de séquence en séquence.
Chez les jeunes clowns, il y a une sorte de rapidité chronologique. De ce fait, ils ne profitent pas des séquences donc le public n’en profitera pas lui non plus.

Mais on peut parler d’écriture aussi dans le sens où l’écriture clownesque n’est pas simplement chronologique. En plus, elle est circulaire : on donne au public quelques éléments et le grand plaisir est de repasser par tous ces éléments tout en ayant la continuité du récit dans sa ligne droite.

Quels sont vos grands souvenirs de spectateur de clown au théâtre, au cirque ou au cinéma ?

C’est d’abord Chaplin parce que c’est Chaplin que j’ai vu enfants.

J’ai eu la chance de voir Joe Jackson Junior en vrai dans un cirque à Stockholm. J’ai eu la chance de voir un des derniers grands clowns de cirque traditionnel faire son numéro. C’est un souvenir éblouissant.

Aujourd’hui c’est Bonaventure Gacon.

Footit et Chocolat, c’est fondamental. Footit faisait le clown et pas l’Auguste et Il faisait des choses que normalement l’Auguste doit faire donc j’ai compris qu’on était à ce point de tension, à la fois un point de rencontre, un point de rupture en fait : c’est-à-dire que la mort du clown, c’est l’arrivée de l’Auguste.

Mais l’arrivée de l’Auguste est une idée de directeurs de salles. L’Auguste est arrivé en 1880 et ça marchait. Alors comment ne pas avoir envie de les mettre ensemble, puisque le clown marchait depuis 150 ans et l’Auguste depuis quelques mois !

Sauf que ça a précipité la chute du clown parce que les gens ont préféré l’Auguste !

Les Marks, c’est l’humour juif new yorkais. Groucho est formidable mais Harpo a beaucoup à nous apprendre sur la notion de contre-pitre, c’est-à-dire le troisième comme Albert Fratellini, celui qui est fou, qui est plus près de l’enfance, celui qui est dingue.

Le trio, c’est une invention récente. Ce sont les Fratellini qui l’ont mis en valeur.

Il y avait les familles de clown comme les Hanson Lee par exemple au cirque en 1840. Mais c’étaient tous des clowns, ils étaient tous en blanc, ils ne travaillaient pas sur une disparité, une différence de leurs personnages.

Ce sont vraiment les Fratellini qui ont amené le trio avec François qui était dans son élégance.

Parce que ce qu’on appelle le costume de Clown Blanc au début, on appelle ça le sac. Ça veut bien dire ce que ça veut dire, qu’au départ c’était fait pour l’acrobatie.

François Fratellini avait 200 costumes tous plus brillant que les uns que les autres les grands couturiers travaillaient pour lui. Son frère Paul a inventé le personnage de l’Auguste qui correspondait à une sorte de bourgeois tranquille un peu bonhomme.
Albert Fratellini a amené sa folie. C’est lui qui a inventé le maquillage du clown blanc.

Maintenant quand on voit les caricatures de clown, c’est Albert Fratelli l’a inventé. Son maquillage a été piqué par un clown américain. Et ensuite Mc donald’s a piqué le maquillage de ce clone américain que lui-même avait piqué Albert Fratellini

L’école russe est toujours prolifique, il ya des tas de clowns russes, ukrainiens. Les lituaniens aujourd’hui sont formidables

Qu’est-ce que le clown peut apporter à une formation d’acteur

Le sens de l’échec, le sens de l’instant présent, la notion bide, fondamentale.

Le mot fondateur, c’est l’humilité. Tout ça envoie à l’humilité.

Quand on travaille le clown, on est moins fanfaron parce qu’on met les mains dans le cambouis.

Le gai savoir du clown, de quoi s’agit-il ?

c’est une fausse vraie conférence autour de l’art clownesque avec une première partie historique.

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